Article de presse – La Strada, a rose is a petunia is a mimosa
Article de presse – Tribune Bulletin Côte d’Azur, Fluxus Côte d’Azur 1963-68…2023
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Les traversées de Joseph Dadoune

 

Pour arriver jusqu'à la surface de ses oeuvres et au-delà, Joseph Dadoune entreprend des voyages artistiques chargés de mémoires, se livre à une sorte de rituel de création à l'intérieur duquek son corps parle et nous dit tant/temps. Deux de ses séries récentes, Found you et Blancs, sont à découvrir cet automne à la Galerie Eva Vautier à Nice

 

Rituel de création

La nouvelle exposition présentée à la galerie Eva Vautier s'articule en deux espaces / deux temps, puisqu'elle s'ouvre avec les fleurs colorées de la série Found You, puis se poursuit avec la série Blancs, sous-tendue par les problématiques de l'exil, du déplacement, et autres questionnements sur l'identité présents dans toute votre œuvre.Parlez-nous d'abord de la série de dessins de fleurs Found You - qui rappelle votre précédente exposition personnelle à la galerie Eva Vautier, en 2018.

Pour l'exposition Racines, présentée il y a quatre ans, les mots (Lost memory, Lost place...) évoquaient une certaine toxicité, cependant toujours avec une forme de vivacité représentée par ces plantes/fleurs à la fois pleines de vie et de couleurs et chargées d'exil... Pour la série de fleurs de l'exposition présentée cet automne, il m'est venu un mot d'amour, Found You - « je t'ai retrouvé mon amoureux, et je me suis aussi retrouvé moi-même ». Je dis ainsi à l'être aimé : « tu es devenu mon territoire, ma terre. » L'exil ne serait-il pas une possibilité aujourd'hui de trouver un espace de liberté autonome ? Ici, nous ne sommes plus dans un continuum monochrome, mais dans un espace différent, plein de couleurs. J'utilise des papiers indiens, faits à la main dans le silence, fabriqués dans l'Himalaya, et bien sûr des pastels. Je commence avec le crayon et sur ce papier un peu chiffonné, je cherche à intensifier la vitalité - je pense tout de suite à Matisse et à son beau tableau avec des poissons rouges.

C'est une scène d'une réalité tellement banale, mais la manière dont elle est mise en couleurs nous projette dans une forme d'enthousiasme et de fraîcheur inattendue

(« La couleur remue le fond sensuel de l'homme. », Henri Matisse, NDLR)... J'ajoute ensuite une deuxième couche de pastel à l'huile et là, je laisse parler mon corps - ce réservoir, cet inconscient -, puis j'écris en blanc et enfin je recouvre les lettres avec du bronze. Cette dorure, c'est toute notre culture artistique - prenons les cadres des tableaux du musée du Louvre, par exemple ; j'ai aussi été profondément marqué par ma visite au Musée juif de Thessalonique en 2005.

Comme des variations, des vagues, la sérialité de Found You se met en place à travers une cinquantaine de papiers A4 aimantés, présentés les uns à côté des autres. En rentrant dans l'exposition, cette énergie de couleurs remplit tout le mur de droite avant de passer à un mur blanc.

 

« La page blanche sied également à la radicalité de certaines oeuvres, réduites à ce qui semble n'être, à première vue, qu'une pure surface blanche. Un écran blanc (white screen), espace vide qui, délaissant la représentation, nous inviterait à nous concentrer sur la matière même du tableau : son cadre, ses composants, l'épaisseur de sa couche picturale, sa brillance ou sa matité, sa lumière, ou encore ses vibrations (...). En se référant à l'intitulé de la série, on serait tenté de dire qu'il s'agit, pour Joseph Dadoune, de faire écran. », Barbara Wolfer

 

Se rendre vers le blanc

Le blanc marque incontestablement une nouvelle étape dans votre travail. Racontez-nous comment vous en êtes arrivé à emprunter ce chemin particulier, et le processus de création qui en découle ?

Avec le blanc, on peut réécrire la vie tous les jours de façon positive. Ce fond blanc doit exister en chacun de nous. Alors parfois, il porte des rayures, des marques, des tatouages... A travers cette série, Blancs, je parle du corps, de la chair marquée, comme nos âmes, par des événements, notre cheminement depuis l'enfance, nos rencontres. Pour ces tableaux, j'utilise des scalpels, des matériaux d'ouvriers qui ne sont pas destinés à la peinture, et de la poudre de marbre que je mélange avec des polymères jusqu'à constituer des traces blanches : du blanc sur du blanc, telles des traces sur la chair, cette texture formée par la mémoire - peut-être celle de nos ancêtres, qui sait ? Mais l'art est autonome, et je pense qu'il faut laisser les visiteurs de l'exposition avoir leur propre interprétation.

Par ailleurs, j'inclus des écrans dans quelques-uns de ces tableaux (Blancs fait partie de la série White screen, NDLR) qui sont une copie exacte des formats "paysage" et "portrait", et s'inscrivent dans la continuité de l'idée-force du format du tableau qui demeure identique siècle après siècle, incontournable. Certains grands classiques traversent les époques, restent hors temps: il ne s'agit plus de ce qui est contemporain ou pas... Eteints, des écrans noirs sur fond blanc deviennent des miroirs dans/à travers lesquels on peut se regarder. A l'instar du grand artiste allemand Peter Schwarze (dit Blinky Palermo, NDLR), qui disait anticiper le futur, mon travail participe également d'une sorte d'archéologie anticipée.

Et si l'histoire de cet écran fabriqué par des humains était une métamorphose de nous-mêmes ?

L'écran est aussi un outil ?

Oui. Je crois que j'ai tiré quelque chose de positif de ces nouvelles technologies. Ces tableaux blancs représentent pour moi plusieurs années de recherche. Pour qu'ils ne jaunissent pas, j'ai analysé les matériaux, j'ai pris les tableaux en photo avec mon téléphone pour voir ce que je devais encore corriger, arranger. Sur certains d'entre eux, je peins l'écran en blanc et je le vernis.

Si la série Blancs tranche avec les précédentes, on y retrouve votre travail sur la surface, l'exploration des liens entre la profondeur et la matière/le support...

La liberté de ces œuvres me crée de l'espace. C'est un langage du corps. En art, j'aime me retrouver face à une œuvre qui ne parle pas le langage des mots, nous amène quelque part. Cela évoque soudain en moi des sensations, des émotions. Lorsque je crée, je m'analyse, je découvre des choses provenant d'un autre canal, comme si j'étais à la recherche de nouvelles ondes radio.

La salle des Blancs comprend une quinzaine d'œuvres de formats très différents, dont certains minuscules comme des bijoux et d'autres de la taille du corps, ou encore ce tableau atypique, réalisé avec des morceaux de peau de mouton que j'aime beaucoup parce qu'il procède d'un moment de folie imprévue dans l'atelier.

Enfin, le visiteur est invité à vivre cette exposition comme « un chemin de la couleur vers le minimalisme, incarné par le blanc, voyage entre ce qui est trouvé et à retrouver. » Que souhaiteriez-vous ajouter ?

Il me tient à cœur de mettre de l'humour, du sourire, du subversif, de la chaleur aussi, car e suis un Méditerranéen (sans vouloir m'enfermer dans une identité), à l'intérieur du mot "minimalisme"

Je suis né à Nice, et dans cette ville, comme à Monaco, tant de rencontres artistiques intéressantes ont déjà eu lieu depuis mon enfance. Eva Vautier me permet ici de réaliser un rêve.

Vue d'exposition © François Fernandez